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La Maison des Chanoines

La Maison des Chanoines

1 Place Jean Jaurès

Sauver une maison… en la déplaçant

À première vue, cette élégante façade à pans de bois semble avoir toujours occupé cette place. Pourtant, son histoire est l’une des plus étonnantes de Troyes. Elle raconte comment un bâtiment promis à la disparition a pu renaître ailleurs, grâce à l’audace d’un commerçant passionné et à une idée révolutionnaire pour son époque.

Vie et mort d’une première maison

Tout commence après le grand incendie de 1524. Une maison est reconstruite à proximité du carrefour des « Quatre Vents », ancien marché animé où se croisent marchands, habitants et voyageurs. Successivement propriété d’un chanoine, d’un apothicaire puis de différents artisans, elle participe pendant plusieurs siècles à la vie quotidienne du quartier. Mais au XIXᵉ siècle, les grands projets d’urbanisme bouleversent le visage de Troyes. Les rues doivent être élargies pour faciliter la circulation et de nombreuses maisons anciennes sont sacrifiées. La demeure disparaît finalement en 1937, laissant un terrain vide à l’angle de la rue de Turenne et de la place Jean-Jaurès.

 

 

 

Une autre maison en péril sur un quartier voisin

Quelques décennies plus tard, une autre maison historique est à son tour menacée. Située rue de la Corne-du-Cerf, la Maison des Chanoines du XVIᵉ siècle doit être démontée pour permettre la construction du collège Saint-Bernard. Malgré les protestations des défenseurs du patrimoine, le bâtiment ne peut être conservé sur place.

C’est alors qu’intervient un personnage inattendu : Monsieur Guillerme, commerçant troyen. Convaincu que ces façades racontent l’histoire de la ville, il rachète à la municipalité le terrain laissé vacant ainsi que les bois de la maison destinée à disparaître. Son ambition est audacieuse : reconstruire ici une demeure fidèle à son aspect d’origine.

 

 

L’innovation architecturale troyenne : une prothèse médiévale implantée sur une dent creuse

L’opération est exceptionnelle. Soixante-dix tonnes de poutres sont démontées, soigneusement numérotées par le maître charpentier Gillet, entreposées puis remontées sur une structure moderne en béton. Une technique totalement nouvelle qui permet de préserver un patrimoine menacé tout en lui donnant une nouvelle fonction commerciale et résidentielle.

Le projet nécessite quelques adaptations. La façade, moins haute que les immeubles voisins, est installée sur un rez-de-chaussée en pierre afin de respecter l’alignement de la rue. Une ancienne porte devient ainsi une fenêtre, tandis qu’une lucarne provenant d’une autre maison du quartier du Gros Raisin est ajoutée à la toiture. On  peut également observer, sur la façade, les marques des charpentiers qui ont permis le stockage ordonné et le réassemblage des  différents éléments de charpente. L’ensemble compose une œuvre à la fois authentique et contemporaine, où chaque élément raconte une partie de l’histoire de Troyes. En effet il importait de faire également un clin d’œil historique au quartier du Gros Raisin qui abritait, en bordure de boulevard, orientation  sud, une très grande diversité de maisons à pans de bois. Leur état très dégradé justifia leur destruction en totalité à partir de 1971 pour donner naissance en 1980 à un espace urbain d’habitat collectif  de 650 logements d’architecture contemporaine.

Cette réalisation, achevée en 1969, reçoit le prix des « Chefs-d’œuvre en péril » en 1970 et fait connaître Troyes bien au-delà de la Champagne grâce à une émission télévisée consacrée à sa restauration.

Cette maison pose finalement une question toujours actuelle : faut-il préserver un monument uniquement à son emplacement d’origine, ou accepter qu’il change de lieu pour continuer à vivre ?  . Grâce à cette initiative privée, un patrimoine condamné est devenu l’un des symboles de la transmission et du renouveau du centre historique.