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Maison du Boulanger

La Maison du Boulanger

16 rue Champeaux

Quand une vieille maison a changé le destin du vieux Troyes…

Aujourd’hui, la Maison du Boulanger fait partie des images emblématiques de Troyes. Sa façade en pans de bois, ses colombages et sa silhouette caractéristique attirent le regard des habitants comme des visiteurs. Pourtant, il y a un peu plus de soixante ans, cette demeure du XVIᵉ siècle était condamnée. Jugée insalubre, vétuste et inadaptée aux exigences de la ville moderne, elle devait être démolie. Son histoire est celle d’un sauvetage spectaculaire qui marque le véritable point de départ de la protection du patrimoine troyen.

Le début d’une prise de conscience pour la population locale

Après la Seconde Guerre mondiale, la priorité est au relogement et à l’assainissement des centres anciens. Les maisons à pans de bois, souvent mal entretenues, sont perçues comme inconfortables et dangereuses. À Troyes, plusieurs îlots historiques sont ainsi destinés à disparaître au profit de constructions modernes et de rues élargies. La Maison du Boulanger, propriété de la Ville depuis 1926, figure parmi les bâtiments promis à la démolition.

Mais cette vieille bâtisse va trouver des défenseurs inattendus. Dans les années 1950, le groupe folklorique Jeune Champagne, animé par André Beury, obtient l’autorisation d’occuper les lieux. Les jeunes bénévoles nettoient les pièces, réaménagent les espaces et rêvent déjà d’y créer un musée consacré aux arts et traditions champenoises. Sans le savoir, ils démontrent que cette maison possède encore un avenir.

Très vite, leur enthousiasme est relayé par la presse locale. Les journalistes André Seure, Gabriel Groley et André Beury multiplient les articles et les appels à la sauvegarde de cette demeure exceptionnelle. Historiens, universitaires et membres de la Société Académique prennent également position. Peu à peu, la question dépasse le simple sort d’un bâtiment : c’est toute l’identité du Vieux Troyes qui est en jeu.

 

Le politique intervient enfin

Face à cette mobilisation, le maire Henri Terré change progressivement de position. Il est soutenu par Serge Morisseau, Architecte des Bâtiments de France, qui comprend que cette maison représente un témoignage irremplaçable de l’architecture du XVIᵉ siècle. Son inscription à l’inventaire supplémentaire des Monuments historiques constitue une première victoire, mais rien n’est encore gagné. Pendant plusieurs années, le projet de restauration reste en suspens et les partisans de la démolition continuent de défendre leurs arguments au nom de la modernisation de la ville.

Le contexte national va finalement faire basculer les choses. En 1962, la loi Malraux crée les secteurs sauvegardés et affirme que les centres historiques constituent un patrimoine à préserver. À Troyes, cette nouvelle politique donne un élan décisif aux défenseurs du Vieux Troyes. En janvier 1963, le conseil municipal vote enfin la restauration de la Maison du Boulanger.

La réhabilitation de la Maison du Boulanger

Le chantier est ambitieux. Il ne s’agit pas seulement de réparer quelques pans de bois, mais de sauver une construction fragilisée par des décennies d’abandon. Maçons, charpentiers, couvreurs, menuisiers et ferronniers travaillent ensemble pour consolider la structure, restaurer les façades, reprendre la charpente et redonner à la maison son apparence historique. Les travaux se poursuivent ensuite à l’intérieur afin d’adapter les espaces à un nouvel usage culturel. Bien évidemment les travaux sont menés avec les connaissances techniques de l’époque. La teinture marron est canoniquement appliquée pour les bois, contrastant avec le non moins classique gris beige du torchis et correspondant à la représentation qu’on se faisait alors de la maison médiévale.

Lorsque la Maison du Boulanger est inaugurée en 1971, elle devient bien plus qu’un bâtiment restauré. Elle symbolise une nouvelle manière de regarder la ville et son histoire. Quelques années plus tôt, beaucoup voyaient dans les maisons anciennes un obstacle au progrès; désormais, elles apparaissent comme une richesse capable d’attirer visiteurs, commerces et activités culturelles.

Les effets induits au plan local

Cette aventure donne naissance à l’Association pour la Sauvegarde du Vieux Troyes, qui jouera un rôle majeur dans la protection du patrimoine local et accompagnera la restauration de nombreux autres édifices. Grâce à cette mobilisation collective, une dynamique nouvelle est lancée et contribue largement au visage du centre historique que nous admirons aujourd’hui.

En levant les yeux vers cette façade, il est difficile d’imaginer qu’elle a failli disparaître sous les coups des démolisseurs. Nous n’aurions pas le plaisir d’admirer les ornementations sculpturales  qui ont été remises en évidence ou ajoutées sur les bois de la façade; goutte d’eau courant  sur la poutre sablière, motif végétal sur les abouts de poutre, sculptures ajoutées sur le poteau cornier en remplacement des coquilles abritant des saints.  La Maison du Boulanger nous rappelle que le patrimoine n’est jamais définitivement acquis. Chaque génération doit choisir ce qu’elle souhaite transmettre. Sans l’engagement de quelques passionnés, cette demeure ne serait plus qu’une photographie dans les archives. Elle est devenue, au contraire, le symbole d’une ville qui a choisi de faire de son passé une force pour construire son avenir.